Les caprices fantômes

Louis le commis
Publié : il y a 1 an

« Avant, vous faisiez des sandwichs au poulet. Y sont rendus où? » Question banale, journée normale, j'indique au client d'attendre pendant que je vérifie auprès de nos cuisiniers. Selon eux, ça fait un bon 5 ans que les sandwichs au poulet sont révolus. La nouvelle agresse mon client qui contre-attaque, convaincu d'avoir acheté ça ici, il y a quelques semaines seulement.

Je ne sais pas si c'est l'information à ce point éloignée de sa vérité de client, la surprise, la déception de l'absence de poulet ou toutes ces réponses qui créent une colère déraisonnable. Le pauvre ignare me shoot du négatif. C'est tout pour sa poire, comme si on lui devait un fucking sandwich au poulet pour conforter sa nostalgie de crackpot.

Crémé, crémé pas

Cette semaine, un monsieur fâché réclame moins de crémage à l'orange sur nos galettes aux carottes. Par contre, avant, on vendait des biscuits enrobés de chocolat. À présent, seules quelques lignes maquillent les dits biscuits. Pour lui, c'est le désagrément du simple au double, trop et pas assez à la fois. Il aime le chocolat, mais pas l'orange. Après son départ du magasin, je me rends à la cuisine. Les cuisiniers les plus anciens abondent en certitudes; on n'a jamais produit une seule galette aux carottes sans crémage. Jamais le biscuit n'a été enrobé.

J'ai appelé ça les « caprices fantômes ». Des gens s'imaginent des mets et viennent se plaindre à nous, pauvres commis, de leur inexistence. Comme dans le 6e sens, mais version sandwich, ils sentent le mélange pain-brun-volaille fantôme dans le rayon. Ils basent l'info sur un souvenir fabulé et râlent pendant 5 minutes que c'était mieux avant.

Chez les clients qui entretiennent des caprices fantômes, on me lance parfois un pincé du cul : « Bon, puisque c'est comme ça je vais aller ailleurs ». Sauf s'ils organisent un boycott général et en fournissent les preuves, cet argument a la même valeur que l'âme d'un sandwich au poulet. J'ai juste envie de leur dire de décrisser. Pardon, version service à la clientèle ça donne; d'aller où bon leur semble pour bien se nourrir, en accord avec la nature et leur bien-être personnel.

À propos de Louis le commis

Anthropologue amateur du commerce au détail, flexivore et un brin poète, le commis d'épicerie ose comparer les pommes et les oranges.

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