Une poule svp, mais sans la tête

Louis le commis
Publié : il y a 2 mois

Votre commis rigoureux a déménagé en région pour fuir la ville. Rassurez-vous, il n’a pas cessé de juger les gens (une composante nécessaire à la santé mentale des commis). Un savant mélange de clients bêtes et/ou ignares ont eu raison de sa patience citadine. Décision de poule pas de tête direz-vous? Et comment!

Hier, je me suis fait couper dans les allées par un panier surdimensionné. Habitué aux couloirs étroits des épiceries bagossées dans mon centre-ville; quel choc ce fut. Je n’avais pas mis les pieds dans une grande surface tapissée de spéciaux-de-trois-cennes-jaunes-et-rouges-à-l’achat-de-cinq-affaires depuis plus d’un an.

Après avoir esquivé sa manœuvre, adroit comme seul un commis peut l’être entre deux pyramides de fruits, je me retrouve coincé derrière un autre client qui change de direction sans regarder. Les yeux tout le tour de la tête, j’évite la folle poule au panier. J’essaie de passer à sa gauche; il bifurque. Fait-il exprès? Monsieur me remarque et grimace. Je l’imagine me sortir un gun de sa poche de patates : « Pas assez de place dans le coin des biscuits pour nous deux cowboy : bang

Manger la tête

Les poules pas de tête se satisfont de produits d’une qualité misérable. Je regarde les paniers pleins d’aliments préparés ou de formats individuels empaquetés dans d’autres paquets plus gros eux même emballés à la manière d’immenses poupées russes remplies de jus aux couleurs de l’arc-en-ciel sorti de l’usine. Mon cœur de commis pleure. Suis-je devenu orthorexique? La peur m’envahit. Je perds la tête.

Manger la tête, c’est une philosophie plus qu’une idée à prendre au pied de la lettre. Le principe; si t’es pas apte à tuer l’animal toi-même, tu devrais pas en manger. En Amérique, on consomme sans chichi du bacon, des ribs, des ailes de poulet, mais quand il s’agit des autres découpes de l'animal c’est une autre histoire.

Ça a ses limites, certes, mais j’ai testé pareil. Fort de l’enseignement de Maïté, j’ai cuisiné un pâté de tête. Ça a le look d’un creton de luxe et ça goûte le ciel. Pourtant, dans la face de mes amis le bonheur s’absente. Ne reste qu’un mélange de dégoût accompagné d’une demi-bouchée de politesse. Un produit emballé rassurerait davantage j’imagine.

Il y a quelques semaines, j’ai amené un citron, un oeuf et du beurre pour faire une sauce hollandaise à un déjeuner mondain. En sortant un sachet à 89 cennes, une amie me dit « attend j’ai une préparation de sauce, ça va aller plus vite ». Le temps qu’elle finisse sa phrase, ma sauce était prête au fond de la casserole. « Pas mal meilleure que ta crisse de poudre des states ». (Je l'ai pas dit pour vrai).

Prendre exemple des poules

Asteure, j’ai un poulailler et observer ces oiseaux me réconcilie avec la vie : C’est presque comme travailler au service à la clientèle. Une poule, ça mange pas mal n’importe quoi. Vous me connaissez flexivore par pauvreté, mais pour embrasser la philosophie je devais aller jusqu’au bout. Ça m’a secoué cet engouement naïf d’opter pour de la scrappe sèche écrasée dans un plastique au lieu de cuisiner du frais.

Je suis rentré dans mon poulailler pis j’ai capturé ma plus charnue; appelons-la Cindy (nom fictif), bref ma préférée. Je suis allé en arrière de chez moi, là où le vent berce d'effluves de thuyas occidentaux, puis j’ai tué ma poule. Avant de manger toute la viande et de faire un bouillon avec le reste, j’ai lancé la tête dans l’enclos. Ben tabarouette, elles l'ont mangée. Pas de chichi I guess.

À propos de Louis le commis

Anthropologue amateur du commerce au détail, flexivore et un brin poète, le commis d'épicerie ose comparer les pommes et les oranges.

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